Le « conbat« de Manu [Dictée buissonnière] –
Il était une fois un enfant que nous appellerons Emmanuel (le petit Manu, pour sa maîtresse). Dissipé en classe, il passait plus de temps à distraire qu’à apprendre, préférant les plaisirs éphémères aux leçons précieuses. L’histoire, pourtant, avait tant à lui enseigner : les épopées des grandes nations, les luttes pour la liberté… des opprimés sacrifiés. Mais Emmanuel n’écoutait pas ; il fait partie de ces «..garçons avec des yeux [Rétines et pupilles dilatées] qui brillent pour un jeu de dupes. »[1].
Ignorant tout de l’histoire des esclaves insurgés qui, hier armés de bâtons et de machettes, mirent en déroute une armée impériale[2] , il ne comprit jamais comment leur victoire inspira des luttes bien au-delà des Caraïbes (jusque dans la métropole). Il ne savait rien non plus de la taxe injuste imposée à ces anciens esclaves pour avoir eu l’audace de conquérir leur liberté. Cette « réparation » financière, qui permit à son propre pays de bâtir une partie de sa prospérité, était pour lui une page d’histoire oubliée, voire insignifiante. Après tout, le petit Emmanuel n’écoutait pas, par la maîtresse tant séduit…
La (non)formation oriente l’action
Avec le temps, Emmanuel grandit. Devenu adulte et malheureusement le plus doué de sa classe (triste conclusion), il obtint une tribune, une voix, du pouvoir. Mais l’ignorance de son enfance ne l’avait jamais quitté ; hier bloqué en conjugaison, il n’a aujourd’hui aucune notion de diplomatie. Il adopta donc dans son parcours professionnel ce ton paternaliste et condescendant qu’ont souvent ceux qui oublient d’où ils viennent. Les colonies, ces terres lointaines d’Afrique qui furent pillées pour enrichir son pays, devinrent pour lui des objets de mépris. Aux luttes de leurs peuples, il opposa des critiques acerbes. À leurs aspirations d’autonomie, il répond par des leçons de morale, voire des insultes.
Un jour, il osera même qualifier de « cons » les descendants de ces nations, reprenant avec légèreté l’arrogance coloniale d’antan. Ce n’était pas là une simple maladresse, mais bien l’expression d’une croyance profondément ancrée : l’idée que la supériorité de son pays légitimait un regard dédaigneux sur ces anciennes colonies. Pour Emmanuel, l’Afrique (pas encore rentré dans « son » histoire) n’était pas le continent d’un glorieux passé ni d’un potentiel immense. C’était un territoire à « civiliser »[3], un espace où l’aide extérieure, souvent imposée, servait à maintenir une forme de dépendance. Une Afrique à la fois trop proche pour qu’il l’ignore, mais jamais assez digne pour qu’il la respecte.
Cette attitude n’est pas isolée. Elle est le fruit d’un système qui a longtemps dénié toute humanité à ces nègres, minimisé l’histoire des luttes anticoloniales, qui a passé sous silence les violences infligées par les puissances coloniales et qui persiste à refuser d’assumer les responsabilités du passé. Emmanuel, personnage fictif mais miroir de bien des figures publiques, incarne cette arrogance issue d’un héritage colonial non digéré.
L’héritage colonial : entre ignorance et persistance
Les colonies africaines, par leur exploitation systématique, ont été la pierre angulaire de la prospérité européenne pendant des siècles. Ressources naturelles, main-d’œuvre forcée, terres accaparées : tout servit à enrichir les métropoles. Mais lorsque ces nations osèrent se libérer de la domination coloniale, ce fut pour hériter d’un mépris persistant. La décolonisation n’effaça pas l’arrogance des relations entre anciennes colonies et métropoles.
Aujourd’hui encore, Emmanuel (et bien d’autres comme lui) regardent l’Afrique avec condescendance. Lorsqu’il parle d’assistance, il évoque la « générosité » de son pays, mais tait les richesses extraites qui continuent à alimenter les économies occidentales. Lorsqu’il critique la gestion politique des pays africains, il oublie que les frontières artificielles et les divisions ethniques ont été imposées par la colonisation. Et lorsqu’il insulte ces nations, il perpétue un récit colonialiste qui leur dénie toute dignité.
Une leçon à retenir
À Emmanuel et à tous ceux qui perpétuent ce mépris, il faut rappeler une vérité essentielle : l’histoire est un miroir. Ce que l’on y voit dépend de ce que l’on accepte de regarder. Le mépris encaissé aujourd’hui par l’Afrique n’est pas le signe de sa faiblesse, mais de l’incapacité de ses anciens colonisateurs à reconnaître l’ampleur de leurs dettes historiques et de l’incompétence de dirigeants imposés. L’Etat post-colonial reste un projet à construire; nous le savons tous.
Les descendants des nations africaines ne sont pas « cons ». Les peuples afro caraïbéens sont des héritiers de luttes héroïques pour la liberté et la dignité, des gardiens de cultures riches et complexes, et des bâtisseurs d’un avenir prometteur malgré des défis immenses. Ignorer cette réalité, c’est non seulement insulter ces peuples, mais aussi nier les fondations mêmes sur lesquelles repose une partie de la prospérité des anciennes métropoles.
L’arrogance de ceux qui refusent de regarder en face l’héritage colonial est un obstacle au progrès commun. La grandeur d’une Nation ne se mesure pas à sa domination passée, mais à sa capacité à reconnaître, réparer, respecter et échanger (d’égal à égal).
Emmanuel, il serait peut-être temps de commencer à écouter la maîtresse. A force d’arrogance, il y a un risque d’aller un jour traiter le petit Vladimir de « pizda [4]» et il n’aimerait pas trop ; les conséquences pourraient alors être un peu fâcheuses pour toute une nation.
Bruxelles, le 24 novembre 2024
Ablam Ahadji
[1] Sous les jupes des filles – Chanson d’Alain Souchon
[2] Lire : Haïti: Ces esclaves qui ont vaincu Napoléon [https://www.afrology.com/?p=13517]
[3] Moi, je vous ai choisi un bon premier ministre, vous l’avez dégagé ; « vous êtes cons ». [Source]
[4] Pizda (пизда́) : sexe féminin en russe.