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L’allégorie de la victime obligée de remercier

Quand le bourreau demande un peu de reconnaissance…

Imaginez une scène : Figurez vous une cité qui brûle, ravagée par un feu allumé par « inadvertance » par un voisin négligent. Les habitants, pris au piège, appellent à l’aide, mais ledit voisin (mieux outillé), met du temps à intervenir, occupé à s’assurer que ses propres biens ne seront pas affectés par les flammes. Il doit aussi préparer son équipement et ses moyens les plus modernes pour protéger le village de son frère de couleur contre les risques d’extension d’un feu en provenance d’une taïga proche.

Lorsqu’il arrive enfin avec un seau d’eau et quelques pelles (insuffisants pour éteindre complètement l’incendie), il demande à être remercié avec insistance, sans jamais mentionner qu’il est à l’origine du désastre.

« Tu vends les armesQui font souffrir nos âmesTu attises les flammes que tu éteins avec nos larmes… »
Alpha Blondy in Pompier Pyromane

Le poids de l’injonction à la gratitude

Cette scène illustre parfaitement l’injonction à la gratitude imposée à l’Afrique par la France. Le continent, marqué par des siècles d’esclavage et d’exploitation, voit son passé et son présent largement façonnés par une histoire coloniale violente et des dynamiques postcoloniales déséquilibrées. Pourtant, quand l’Afrique se bat pour survivre face à des défis souvent exacerbés par ces héritages, on lui demande non seulement de se relever, mais aussi de remercier ceux qui, d’une certaine manière, ont contribué à ses blessures.

Demander un « merci » pour les interventions militaires au Sahel revient à ignorer les racines complexes de cette instabilité, souvent liées à des frontières artificielles héritées de la colonisation, à des politiques de soutien à des régimes autoritaires, et à une absence d’investissements significatifs dans le développement des populations locales. La gratitude exigée devient alors une forme de violence symbolique : une tentative de réécrire l’histoire en transformant le voisin pyromane en héros.

Aimé Césaire dénonce cette logique coloniale selon laquelle les oppresseurs exigent gratitude pour des « bienfaits » censés compenser les souffrances infligées [1].

La gratitude forcée : un contrôle symbolique

Dans cette allégorie, la gratitude n’est pas simplement un sentiment ; elle devient un outil de contrôle. Dire « merci », c’est reconnaître la supériorité de l’autre, c’est admettre qu’on lui est redevable. Pour l’Afrique, cette injonction à remercier s’inscrit dans une longue tradition de rapports asymétriques où les peuples colonisés ont dû accepter une domination symbolique en plus de la domination matérielle.

  • Pendant l’esclavage, on créé des catégories, des classes d’esclaves avec des victimes supérieures qui ont accès au domicile du maître pour le nettoyer et jouer le serviteur.
  • Après l’esclavage, on fait payer à un Etat libéré le droit à jouir de sa liberté retrouvée. Haïti doit être reconnaissant à la métropole pour une liberté gagnée dans le sang.
  • Pendant la colonisation, les infrastructures construites avec le sang et la sueur des Africains étaient présentées comme des cadeaux généreux de la métropole.
  • Après les indépendances, les relations économiques et diplomatiques postcoloniales ont souvent été maquillées en « aides » désintéressées, masquant les intérêts stratégiques de la France.
  • Aujourd’hui, la dynamique persiste dans des interventions comme celles au Sahel, où l’absence de reconnaissance pour des actions perçues comme un « service » devient un nouveau prétexte pour le mépris.

Et si l’Afrique demandait des excuses ?

Si l’on inversait les rôles, l’Afrique pourrait, elle aussi, exiger quelque chose : des excuses. Des excuses pour l’exploitation de ses ressources, pour la traite négrière transatlantique, pour les frontières arbitraires qui divisent encore des peuples et attisent les conflits. Mais ces excuses tardent à venir, car elles remettraient en cause la posture de supériorité morale dans laquelle s’enferment trop souvent les anciennes puissances coloniales.

  • Des regrets pour les millions de disparus dans les océans pendant la traite négrière.
  • Des excuses aux tirailleurs africains (chair à canon) obligés de se battre pour la gloire de la France et certaines fois contre leur propres frères.

Le président français a malheureusement connu une longue génération de Nègres de service prompts à la larme sèche pour soutenir des causes qui ne sont même pas les leurs, en échange d’un vote en Occident pour un trône à vie. Il est normal d’ordonner à ces derniers de se mettre à genoux. Pour ce 7 janvier, anniversaire de Charly, nous sommes d’ailleurs surpris de ne pas les voir aux côtés des français.

La dignité de la victime

Dans l’allégorie, la victime (la maison en feu) n’a pas besoin de remercier. Elle a besoin de justice. Elle a besoin de réparations, de compréhension et de respect. Demander à une Afrique encore en reconstruction de remercier pour des opérations militaires, c’est ignorer les blessures encore ouvertes et les inégalités persistantes. Cela revient à exiger de la victime qu’elle s’excuse de ne pas être assez reconnaissante d’avoir survécu.

Ce que la déclaration d’Emmanuel révèle, c’est une vision toujours déséquilibrée de la coopération franco-africaine. La France déploie des soldats, mobilise des moyens, et attend en retour une reconnaissance unanime, comme si les opérations militaires étaient un don généreux et non une stratégie mêlant enjeux de sécurité nationale et intérêts géopolitiques. Que dire alors des populations locales qui continuent de subir les violences jihadistes, l’instabilité politique et l’absence de développement économique ? Leur « merci », elles le réservent peut-être pour un jour où elles verront des changements tangibles dans leur quotidien. La Lybie doit-elle aussi envoyer ses remerciements ?

Conclusion : pour une autre relation

Il est temps de sortir de cette dynamique toxique de l’injonction à la gratitude. L’Afrique n’a pas à dire « merci » pour des interventions qui, bien souvent, servent autant, sinon davantage, les intérêts des puissances étrangères. La véritable reconstruction passe par une relation de respect mutuel, où les responsabilités sont pleinement assumées et où la reconnaissance est une conséquence naturelle d’actions véritablement altruistes, et non un devoir imposé.

L’Afrique n’est pas une maison à réparer, mais un continent en mouvement. Et peut-être que le vrai « merci » devrait venir de ceux qui ont tant profité d’elle pendant des siècles ?

Merci Bwana Manu pour ce désordre éclairant et ce vide intellectuel affligeant. Nous reprenons Platon qui suggère, « lorsque nous rencontrons quelqu’un qui s’exprime de manière confuse sur des sujets difficiles, il ne faut pas rire de lui, mais examiner si, venant de la lumière, c’est par manque d’accoutumance qu’il semble dans le noir, ou si, montant vers la lumière, il est frappé d’éblouissement [2] ». L’Afrique vous propose d’ouvrir doucement les yeux à la lumière.

A quand une prochaine visite pour recevoir les remerciements au Niger et au Mali, avec Nico affublé de son nouveau bracelet pour un détour par la Lybie ? Il parait que le pyromane revient toujours sur les lieux de son méfait…

Bruxelles, le 7 janvier 2025
Ablam AHADJI


[1] Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme Éditions PRÉSENCE AFRICAINE. Paris. 1955.

[2] PLATON l’Allégorie de la Caverne POLITEIA / La République, Livre VII, 514 à 521c